Dar El Gaïed El Maâmouri : Un joyau, entre histoire et raffinement

Dar El Gaïed El Maâmouri : Un joyau, entre histoire et raffinement

Une alliance onirique entre le patrimoine historique, artistique et culturel, et
le confort de la modernité. C’est ainsi que nous résumons en quelques mots
Dar El Maâmouri. Un lieu qui nous a charmés mais qui a surtout invoqué
une Tunisie que nous aimons, celle de la découverte et de l’histoire. La
Madeleine de Proust n’était pas loin. Notre visite était d’autant plus agréable
qu’elle a été guidée par un homme cultivé et bienveillant, j’ai cité le Docteur
Montassar El Maâmouri, propriétaire des lieux. Une interview placée sous le
signe de l’émotion.
Silence, on tourne !

· Docteur, nous allons commencer par les présentations.
Montassar El Maâmouri Je suis né tout à la fin des années 50 et je n’ai
absolument rien à voir avec le domaine touristique puisque nous parlons ici de ma
Maison d’Hôtes, ni d’ailleurs avec le milieu culturel. Ma formation est celle d’un
médecin, d’un chirurgien. J’ai fais le plus gros de mes études à la Faculté de
Médecine de Tunis, études complétées par plusieurs stages de formation à
l’étranger notamment à Paris. J’ai exercé en tant qu’universitaire, au départ. En
tant que Professeur Agrégé en Chirurgie ORL et avec l’aide de mon équipe nous
nous somme attelés à partir de 1998 à créer le Service Universitaire
correspondant à ma spécialité à l’Hôpital Universitaire de Nabeul « Mohamed
Tahar El Maâmouri », ville dont ma famille est originaire. Actuellement et depuis
2011, je suis dans le privé.


·
· Le première sensation qui nous possède dès que nous accédons à
votre maison est un mélange de ravissement et de curiosité. Vous
voulez bien partager son histoire avec nos lecteurs ?
Cette maison a été acquise par mon grand-père le Caïd au début du siècle vers
1910. A l’époque il s’agissait d’une structure simple en pleine campagne,
l’urbanisation n’ayant pas encore envahi le quartier. Elle appartenait à un couple
de colons français et s’appelait “Villa Marine”. Dans les registres du foncier à
Nabeul, elle est toujours inscrite sous ce nom. Depuis cet achat, mon grand père
passait tout son temp libre à rénover et construire. Il aimait cela et était ami des
charpentiers et des maçons. Il s’est beaucoup inspiré de ce qui existait à l’époque
au Maroc, particulièrement à Marrakech, et en particulier pour les arcs andalous,
parce qu’il avait un cousin installé à Marrakech et qu’il est allé le visiter deux ou

trois fois. C’est la famille Abdelmoula. Il a passé sa vie à bâtir cette maison avec
art et avec goût. J’ai des photos anciennes qui le montrent avec son architecte,
qui était à l’époque français.
· Parlez- nous donc aussi de votre grand père puisque son histoire se
confond avec celle de la maison.
Mon grand-père était Caïd, que l’on prononce en arabe “Gaïed”, l’équivalent du
Préfet de région actuel. C’était pendant la royauté. Le Bey de Tunis régnait à
l’époque, c’était le roi en quelque sorte, et il avait un gouvernement avec des
ministres, et dans les régions il avait des Caïds qui le représentaient.

Le caïd était donc le représentant du pouvoir administratif et politique de la capitale. Certains
Caïds, comme celui de Djerba par exemple, avaient de fait une indépendance
légitimée à l’époque par l’absence des moyens de communication et de
transmission actuels. En effet, l’éloignement du pouvoir central leur procurait ainsi
plus de liberté dans les décisions qu’ils étaient amené à prendre. C’étaient des
postes qui se transmettaient de père en fils. Mon grand père n’était pas dans cette
situation. Il a occupé des postes tels que Soliman, Monastir, Sfax et Kairouan.
Nabeul fut son dernier poste. Ce lieu était la demeure personnelle. Ce n’était pas
sa maison de fonction. Ce que je voulais ajouter à propos de mon grand-père,
c’est que, contrairement à ce qu’on pouvait rencontrer à l’époque, il était un
homme lettré, un homme de culture et de goût, ce qui n’était pas fréquent. Mon
grand-père Ahmed El Maâmouri fut le premier Sadikien du Cap Bon. Le collège
Sadiki a été créé par le premier Vizir Kheireddine Pacha en 1875, et la promotion
de mon grand-père était celle de la fin du siècle en 1899. A l’époque, cette
prestigieuse institution « produisait » exclusivement des traducteurs bilingues
français/arabe afin de faciliter les rapports de l’administration avec la tutelle, en
l’occurrence la France. Mon grand-père était donc, au départ, un traducteur puis il
a évolué dans l’administration du Bey pour devenir Caïd. Il convient de
mentionner que le collège Sadiki a changé de vocation, autours des années 30,
pour devenir le Sadiki que tout le monde connait.

Une bonne partie de la classe politique de l’indépendance issue de ce collège illustre a grandement contribué à
l’édification de la Tunisie moderne. Voilà, une histoire en appelle une autre. Pour
terminer sur mon grand père je voulais dire qu’il était un homme nationaliste non
soumis. Il a été, d’ailleurs, cité avec d’autres par Bourguiba dans ses discours
comme étant le caïd nationaliste par excellence. Ma mère me racontait que quand
notre futur premier Président voulait tenir un discours dans sa ville natale
Monastir, son père était mis au courant à l’avance et quittait la ville pour ne pas
avoir à gêner son action.
· Comment est née l’idée de transformer “Dar El Gaïed” en Maison
d’hôtes ?
Mes parents qui étaient cousins ont hérité de cette maison . J’y ai toujours vécu
mais de manière morcelée car mon père était diplomate, et J’ai passé une bonne
partie de ma vie à l’étranger. On y venait surtout en été. Ce n’est qu’à la retraite
de mon Père qu’elle a été pleinement occupée par mes parents qui y ont passé
une bonne vingtaine d’années. Ma mère qui était peintre sur porcelaine a donc
profité de cette période pour parfaire sa technique et créer de belles œuvres dont
une partie est exposée dans la demeure. Mon père participait à son travail en lui

écrivant des textes sur son support comme les sourates coraniques qu’elle ornait
ensuite de décorations sublimes en utilisant même de l’or.
Transformer la maison en maison d’hôtes était l’unique moyen pour pouvoir la
conserver puisqu’elle est grande et donc très onéreuse à entretenir. C’est une
idée qui me convenait très bien car j’ai toujours aimé pratiquer l’art de recevoir.
Une maison d’hôtes n’est pas un hôtel, c’est un autre concept où les propriétaires
doivent être présents. Dans la législation tunisienne les propriétaires doivent
habiter la maison et avoir de la “proximité” avec les résidents qui sont nos hôtes et
non nos clients. Les recevoir, leur faire plaisir, faire des échanges sont nos atouts
pour donner du bonheur.

Voulez-vous nous parler de la maison et des transformations dont elle
a fait l’objet ?
J’ai deux sœurs. Mes parents ont fait en sorte que je conserve la maison parce
qu’ils voulaient qu’elle reste dans la famille. Il s’agissait d’une maison ancienne.
Sa grande valeur culturelle m’a encouragé à la restaurer. Cela a duré sept
années. Beaucoup d’argent, de temps et d’efforts ont été investis. J’effectuais des
allées et venues entre Nabeul et Tunis. J’étais soutenu par des amis, en
particulier un décorateur français qui a su parfaitement respecter le cachet de la
maison : “le cœur” de la maison a été maintenu dans son état d’origine. Quelques
ajouts respectant le style ont été effectué. La maison a une caractéristique qui se
manifeste au niveau des formes de type andalou, avec une forte inspiration par
rapport à ce qui se fait au Maroc, mais cela reste un style arabe moderne très
imprégné de la période coloniale. Au lieu du patio, caractéristique des maisons
arabes classiques, nous avons un jardin. C’est un concept qui s’apparente aux
Riads de Marrakech. J’ai introduit quelques commodités, des salles de bain du
même style architectural que la maison, des installations électriques, des
installations de gaz, des équipements relatifs à “la maison intelligente”, c’est à dire
le Wifi. Ce n’est pas évident puisque la maison contient beaucoup de céramique
ancienne qui date du début du vingtième siècle, qui a été fabriquée pour
l’essentiel par l’ancêtre des Kharraz actuels et qu’il a fallu respecter. Je me suis
amusé à attribuer un nom à chaque espace de la maison pour en rappeler
l’histoire. Vous avez ainsi par exemple le très joli “le salon des miss” dans lequel
mon grand-père a reçu les miss de France en 1938. Le caïd de Nabeul, était à
l’époque le grand Poète Hassan Hosni Abdelwaheb. Vous le verrez sur la photo
en compagnie de mon grand-père qui était, alors, le caïd de Sfax. Quant à la
piscine, il y’avait à sa place une “jebia” que je n’ai pas gardée parce qu’elle n’était
pas fonctionnelle. J’ai préféré construire une piscine à débordement qui est dotée
de tous les équipements modernes de filtration et d’épuration pour qu’on puisse
en profiter quotidiennement.

La gastronomie fait partie intégrante de la culture. Quelle a été votre
approche pour intégrer ce volet au concept Dar El Maâmouri ?
Il s’agit d’un volet important que je suis en train de développer avec ma femme.
Nous faisons des tables d’hôtes avec nos hôtes, en axant notre carte sur les
spécialités nabeuliennes, parallèlement aux plats occidentaux. Nous mettons en
exergue les senteurs, les épices et les plats nabeuliens, notamment par rapport à

l’apport culinaire juif, puisque la gastronomie nabeulienne et même tunisoise sont
d’obédience juive. Nous avons eu un article paru dans le livre d’Amel Djait, “Mille
et une Tunisie”. Les photos des plats ont été prises par le célèbre photographe
Pierre Gassin. Sur le site internet, que nous sommes en train de développer,
nous avons une rubrique qui s’appelle saveurs et terroirs dans laquelle nous
essayons de mettre en valeur les spécialités de la région.
_Quel est le profil des clients que le concept maison d’hôtes, notamment
Dar El Maâmouri, interpelle ?
Nos hôtes sont des étrangers à 70 %, et même les Tunisiens qui viennent sont
particuliers puisqu’ils sont portés sur l’art, la découverte, ils sont très intéressants
par eux mêmes. Il peut s’agir des étrangers qui viennent d’Europe ou des
étrangers habitant Tunis. Ils sont, généralement, des diplomates. Je peux citer, à
titre d’exemple, l’ambassade des Etats Unis, l’ambassade de Belgique, la
représentation européenne en Tunisie, des français, des Italiens etc.
Actuellement, nous avons des hôtes de très haut niveau, c’est un couple suisse
du CICR (Comité International de la Croix Rouge). Ils sont très admiratifs du
patrimoine tunisien qu’ils trouvent extraordinaire. Néanmoins, ils sont gênés par
tout ce qui est en rapport avec l’environnement et l’hygiène. C’est dommage !
Mais ce n’est ni irrémédiable ni irréversible.

· Avez-vous reçu des célébrités dans cette demeure ?
Mon père est issu de la génération de l’indépendance et de la pré-indépendance,
et il a participé au mouvement national. Il était de la génération de Bourguiba. Jr.
Dès lors, cette maison était très fréquentée par l’élite politique, on y organisait des
soirées, et lorsqu’il y’avait ces soirées, la ville était complètement “fermée”. Sans
être exhaustif la maison a accueilli Bourguiba. Jr, Ahmed Ben Salah, Béhi
Ladgham, etc.

En termes de spécificité, quelle est celle de Dar El Maâmouri ?
C’est une maison d’hôtes artistique, elle est basée sur la céramique, la peinture.
On héberge souvent des ateliers de céramique. Bientôt nous aurons un groupe
qui va venir dans le cadre d’un Team Building et qui a demandé à suivre des
cours de Yoga ainsi qu’une initiation à la peinture sur céramique. L’autre
particularité est la bibliothèque qui est celle de mon grand-père et de mon père.

Elle contient des livres très anciens et des archives absolument extraordinaires.
Elle contient, par exemple une collection de la revue “l’illustration” qui était, au
début du siècle, le journal majeur en France, avec une très belle iconographie.
C’est, donc une maison culturelle, artistique et nous tenons à préserver cette
orientation. L’aspect culinaire aussi, cuisine du terroir et cuisine ethnique rejoint
cet aspect culturel prépondérant. Nous avons tenu aussi des séances de Team
Cooking, un concept très demandé. Monsieur Carl du CICR a demandé, en
l’occurrence, un Team Cooking pratique, c’est à dire qu’il veut apprendre à

exécuter un seul plat. C’est dans cette optique là qu’on est en train de travailler, et
de développer des concepts. Du temps de René Trabelsi, on nous a demandé de
passer à la catégorie hôtel de charme, c’est à dire d’avoir plus de chambres et de
développer un restaurant au vrai sens du terme pour les non résidents, et
finalement de développer une activité telle que les réceptions. Nous pensons,
aussi, créer une salle de cinéma, une sorte de cinémathèque qui sera soit une
salle de cinéma classique soit elle sera au style d’une maison d’hôte.

Quelle est la différence majeure entre l’hôtel et la maison d’hôtes ?
Déjà les clients ne sont pas les mêmes ! Les hôtes des maisons d’hôtes ont une
énorme soif de culture, et c’est exactement le paramètre à développer dans le
tourisme tunisien, le volet culturel. On devrait même songer à avoir un ministre du
tourisme et de la culture. Les gens ne sont plus attirés par les produits classiques
comme le tourisme balnéaire. C’est des concepts complètement différents, la
maison d’hôtes est basée sur les rapports humains, et le relationnel qui pourrait
même évoluer en une amitié. Nous attirons les gens en quête de calme, de
quiétude et de découverte, notamment sur le plan culinaire. Nous avons des hôtes
qui viennent pour travailler ou écrire, c’est le cas de mon fils qui vient de Paris et
qui prépare un doctorat en sciences politiques. On est plus anonymes dans un
hôtel contrairement aux maisons d’hôtes.

Docteur Montassar, nous vous remercions pour nous avoir accordé
cette interview, et nous vous laissons le mot de la fin.
J’ai vraiment très envie que ce secteur se développe en Tunisie parce que c’est
un créneau très porteur. Un secteur intéressant dans la mesure où il va de pair
avec notre patrimoine culturel. L’autre atout est que les clients des maisons
d’hôtes veulent être dans le tissu social du pays, ils sortent, achètent, partagent…
C’est pour cela qu’on doit évoluer, faire des efforts considérables, surtout par
rapport à l’environnement.
Un mot concernant votre magazine Dcart, J’adore la texture, la qualité du papier,
les couleurs et les photos sont sublimes, et je vais me focaliser sur le contenu
puisqu’il contient aussi des thèmes intéressants.
Je vous exhorte à développer des articles susceptibles de servir le pays,
notamment ceux qui se rattachent à la préservation du patrimoine, des sujets qui
aident les jeunes à avoir des idées, c’est dans ce sens là que je perçois les
choses.

Le grand manque à gagner dans le secteur du tourisme se rattache au volet
culturel qui incarne le maillon faible du dispositif touristique et hôtelier, en
Tunisie. Un paramètre souvent évoqué, toujours absent !
Dar El Maâmouri et les maisons d’hôtes du même style, incarnent une passerelle entre le touristique et le culturel, et un concept à soutenir et à développer.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *